Rencontre #6 – Avec Yannick Tolila Responsable de chambres mortuaires à l’APHP

Agent de chambre mortuaire : métier caché, comme la mort, et les morts dont s’occupent Yannick Tolila Huet et ses équipes pour l’AP HP Nord et l’Université de Paris.

Yannick m’a emmené à la rencontre de ce qui rend ce métier aussi complexe qu’essentiel, où il s’agit contrairement aux apparences de prendre d’avantage soin des vivants que des morts.

Un échange engagé à partir de la lecture de mon Manuel de transgression à l’usage de ceux qui veulent s’épanouir au travail.

Yannick Tolila et Christophe Genthial Psychologue à Marseille

(pour être plus précis, Yannick Tolila Huet est cadre de santé, responsable des services de soins des chambres mortuaires de l’AP HP Nord et de l’université de Paris, ainsi que Présidente de la Collégiale des Professionnels des Chambres Mortuaires de l’AP-HP)

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : je préfère te prévenir, je n’aime pas trop les psychologues (sourire) !

Christophe G. / Travail Vivant : c’est souvent ce que me disent mes patients lorsqu’ils se présentent (sourire)… tu n’es donc pas la première… ni la dernière !

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire :… au pic du Covid, des psychologues sont venus nous voir, en nous demandant si on avait des problèmes… alors oui, des problèmes on en avait, évidemment ! Et pas des plus simples… rien que par exemple de ne plus savoir où mettre les corps tellement on en recevait… Je leur ai dit que c’était juste notre travail. On a signé pour ça. Qu’ils nous laissent le faire.

Christophe G. / Travail Vivant : Yannick, si j’ai voulu te rencontrer, t’écouter, c’est pour donner la parole à ceux qui travaillent avec la mort, question parfaitement tabou dans notre société… comme ses travailleurs : on n’en parle pas. Comme si la mort n’existait pas, comme si vous les agents mortuaires, vous n’existiez pas…

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : c’est tout à fait ça : on n’existe pas. D’ailleurs, symboliquement, même ceux dont on s’occupe n’existent pas finalement : on clôt leur dossier administratif lorsqu’ils quittent leur chambre, décédé, avant de rejoindre les pièces à basse température de la chambre mortuaire. Qui se trouve tellement à l’écart des autres activités de l’hôpital que personne ne sait où nous trouver… quand ils savent seulement qu’on existe !

Christophe G. / Travail Vivant : la mort, on en parle tout bas ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : au sens propre… dans le service, les familles arrivent, elles chuchotent… on n’arrive pas à les comprendre tellement elles murmurent (sourire)… on se trouve obligé de leur dire qu’ils peuvent parler tout haut. Ici, en l’occurrence, ils ne vont pas réveiller les morts !

Christophe G. / Travail Vivant : et tu te bats pour que ça change ? Pour faire parler de votre métier ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : oui, dès que je peux faire parler de nous, je fonce. Documentaires (La chambre), interviews (par ex. Le Monde), photos (Joël Saget), livres, accueil de formations d’infirmières dans nos salles, mais aussi ouverture au public pour la journée du patrimoine.

 Christophe G. / Travail Vivant : alors qu’en dit le public qui vous visite pendant les journées du patrimoine ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : ils tombent des nues… n’en reviennent pas de ce qu’ils découvrent. En bien ! Ils reviennent ensuite nous remettre du maquillage qu’ils n’utilisent plus… ces visites créent un lien très particulier, fort.

Christophe G. / Travail Vivant : et quand tu parles de ton métier, pendant un dîner, par exemple, dans une soirée, quelles sont les réactions ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : c’est très surprenant… à condition d’y mettre un peu de légèreté (de manière toujours respectueuse !) je fais des jaloux en société (rire) ! Je capte immédiatement toute l’attention.

Christophe G. / Travail Vivant : c’est paradoxal : les mêmes qui vous ignorent au quotidien, se passionnent pour votre métier quand ils en ont l’occasion ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : oh oui. Tout ce qui est interdit attire. Je n’en ressens aucune amertume. C’est comme ça.


On a adopté cette expression – patients décédés – dans presque toutes les chambres mortuaires. C’est un vrai choix, réfléchi.


Christophe G. / Travail Vivant : tu te rappelles, dans un premier échange, j’étais gêné pour parler des corps que vous prenez en charge… je ne trouvais le mot juste… les mots cadavres, morts, corps… je ne savais pas quel mot utiliser…

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire :… oui, je t’ai expliqué que pour moi il s’agissait toujours de patients, mais décédés. On a adopté cette expression – patients décédés – dans presque toutes les chambres mortuaires. C’est un vrai choix, réfléchi.

Christophe G. / Travail Vivant : parce que vous êtes des soignants ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : je nous considère comme tels, je le revendique. Quand tu rentres à l’hôpital tu es un patient. Pour nous c’est une évidence que tu restes un patient jusqu’à ce que tu le quittes. Vivant… ou décédé.

Christophe G. / Travail Vivant : cette formulation, et le sens qu’elle évoque impactent évidemment la manière de faire votre travail ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : beaucoup. On prend en charge des patients. Ça nous aide aussi à conserver du respect pour les corps. Même lorsqu’on doit les manipuler, les réparer. Par exemple quand il faut mettre le bras presque à l’envers pour faire enfiler une veste… tu vois ?

Christophe G. / Travail Vivant : oui je vois. Je me dis que facilement si vous n’y prenez pas garde, ça peut déraper… le corps devient objet, avec cette possibilité à l’abri des regards de jouer avec, de vous « défouler » dessus si la tension est trop importante ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : c’est pour ça que je suis, qu’on est tous, vigilants en permanence : la possibilité d’une maltraitance n’est jamais impossible… ça peut aller très vite… et devenir très moche et grave… Dans notre métier, on est assez isolés, à l’écart. On ne doit jamais relâcher l’attention, ne serait-ce qu’un instant.

Christophe G. / Travail Vivant : alors comment fais-tu pour ne pas basculer du « côté obscur » ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : d’abord je suis très exigeante. Et directe. Si quelque chose ne va pas, je le dis. Pas question de présenter un patient décédé si sa bouche n’est pas strictement fermée. Si ses cheveux ne sont pas propres… J’ai toujours un regard, autant que je peux, sur ces préparations. Si ce n’est pas parfait, il faut reprendre.

Christophe G. / Travail Vivant : laver les cheveux ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : beaucoup arrivent sans avoir eu les cheveux lavés depuis des jours, des semaines. Imagine ce que ça veut dire, de prendre le corps, inerte, tremper les cheveux, laver, rincer, sécher, coiffer… c’est beaucoup de temps, beaucoup d’effort, de patience.

Christophe G. / Travail Vivant : éviter que ça « dérape », ça passe par quoi d’autre ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : par un maximum de moments collectifs. On mange ensemble. On échange. On se connaît bien. Si untel voit un patient qui lui rappelle un parent, on viendra le remplacer. On sait aussi rire de nos erreurs, de nos faiblesses… tu imagines bien que ça arrive… rarement, mais ça arrive. Comme de se tromper de corps. On a eu une fois une famille qui a veillé leur père sans se rendre compte pendant plus d’1/2 heure que ce n’était pas lui…


C’est tellement particulier, le management de petites équipes. C’est très compliqué. C’est plus que du management : j’ai surtout l’impression de faire de la psychologie.


Christophe G. / Travail Vivant : vous vous connaissez bien, dans l’équipe ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : oh oui, très bien. Avec toutes nos différences, nos défauts et nos limites. D’âge, de parcours. De caractère, de compétences. On fait avec. Mais on doit absolument rester proches. Pour s’entraider. Pas pour se surveiller, hein ? Mais quand même, pour avoir un regard même à distance sur le travail les uns des autres. En tant que responsable, c’est mon boulot d’y veiller, d’organiser ce collectif.

Christophe G. / Travail Vivant : c’est du management en somme… tu as été formé au management ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : Oui comme tous les cadres, mais en formation rien ne ressemble à ce qui se passe sur le terrain. Et c’est tellement particulier, le management de petites équipes. C’est très compliqué. C’est plus que du management : j’ai surtout l’impression de faire de la psychologie. Et plutôt, en fait, je dirais même qu’on fait notre thérapie nous-mêmes, ensemble, en équipe, dans le service !

Christophe G. / Travail Vivant : je trouve que tu m’as l’air plus psychologue que tu ne voudrais l’être !

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : j’essaie aussi de soutenir les équipes dans leurs projets de formation, d’évolution. C’est une autre très bonne manière de créer du lien avec l’extérieur du service.

Christophe G. / Travail Vivant : je comprends comme tu le disais au début, que tu fais tout pour désenclaver un service que tout le monde plus ou moins consciemment veut ignorer ? C’est aussi une partie de ton management ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : je ne sais pas ce que c’est : du management ? de la psychologie ? ou autre chose, mais je sais que c’est au cœur de mon métier. Tu parles de cette facilité à déraper, tu vas encore mieux comprendre avec cet exemple : on a des caisses entières de pièces anatomiques que j’aime appeler pour dédramatiser « pièces détachées ».

Christophe G. / Travail Vivant : des pièces détachées ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : dans les services de l’hôpital, tous les membres coupés, bras, doigts, jambes… ne doivent pas être éliminés avec les déchets hospitaliers, mais passer par la chambre mortuaire. C’est à nous de les prendre en charge, les stocker, pour les envoyer en crémation. Tu comprends que si on ne reste pas vigilants, on pourrait rapidement, comme une forme de « défense » dont tu parles dans ton livre, « chosifier » ces morceaux de corps… c’est comme ça qu’on a vu dans des facs de médecine des étudiants et des agents mortuaires jouer avec une tête comme avec une balle…


Notre travail, mieux c’est fait moins ça se voit. Le meilleur exemple ? Quand il faut reconstituer un corps autopsié. C’est un travail gigantesque. Que seuls les plus expérimentés arrivent à faire.


Christophe G. / Travail Vivant : tu as abordé déjà beaucoup de préoccupations, mais tu n’as pas encore évoqué le volet technique du métier ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : les gestes techniques sont très complexes. Par rapport à un chirurgien, on a cet avantage que notre patient ne bouge pas. Ne se plaint pas : il n’a pas mal. OK. Soit. Mais pour autant, des gestes peuvent être extrêmement complexes et délicats à réaliser !

Christophe G. / Travail Vivant : tu m’expliquais que c’est d’autant plus technique qu’il ne faut pas que ça se voie ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : c’est un bel exemple de ce travail « invisible » dont tu parles dans ton livre : prenons la couture pour fermer une bouche. On passe par la gencive, là, on remonte dans le nez par l’intérieur, là, on redescend par la mâchoire supérieure, là (Yannick me montre au fur et à mesure les endroits où entre et sort l’aiguille) puis inférieure, là, et on fait un dernier point à masquer en dessous du menton, là… ça ne s’improvise pas, crois-moi. C’est énormément d’entrainement, de formation, de répétitions…

Christophe G. / Travail Vivant : un travail énorme pour parvenir à faire en sorte qu’on ne voit pas finalement le travail fait !

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : mieux c’est fait moins ça se voit. Le meilleur exemple ? Quand il faut reconstituer un corps autopsié. C’est un travail gigantesque. Que seuls les plus expérimentés arrivent à faire.


Et bien sûr notre travail c’est surtout de s’occuper des vivants… ce sont les vivants qui ont le plus besoin de nous !


Christophe G. / Travail Vivant : tu me disais aussi que ton travail c’est surtout de s’occuper des vivants ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : mais bien sûr : ce sont les vivants qui ont le plus besoin de nous.

Christophe G. / Travail Vivant : c’est avec vous que s’engage, ou se poursuit, le travail de deuil des proches ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : le plus important c’est l’accueil. On a tous nos manières de faire. C’est très répétitif. Au mot près ! Je suis un magnéto (rire), avec des formules que je maîtrise à la syllabe près, au rythme choisi, rodé. Je sais que c’est à aujourd’hui, avec ces mots, la meilleure manière que j’ai développée pour bien accueillir les familles. Par exemple : « on va prendre soin de lui », « on va tout faire pour… »…

Christophe G. / Travail Vivant : le savoir-faire pour bien réaliser cet accompagnement, il fait partie de vos « fiches de poste » ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : oui, c’est un élément important des moments d’évaluation.

Christophe G. / Travail Vivant : donc un volet du métier que tu travailles régulièrement avec l’équipe ?

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : très régulièrement : il y a les formules utilisées, mais aussi le maintien, les postures, la présentation… tout compte. Et tout doit être parfait, aussi parfait que les gestes qui ont permis de préparer les corps.

Christophe G. / Travail Vivant : que de gestes métiers, divers et nombreux ! Merci Yannick pour ce partage, le temps que tu y as consacré, et l’énergie que tu mets à rendre vivant ce travail au service des patients décédés… et surtout des vivants qui les accompagnent.

Yannick T. / Resp de chambre mortuaire : merci à toi Christophe pour cet échange, et pour ton livre !

(je ne sais pas si après cet entretien Yannick a une meilleure opinion des psychologues… je ne lui ai pas demandé, en revanche si vous souhaitiez lui poser la question, celle-ci ou d’autres, n’hésitez pas)